Transmutation

La première étape pour dompter le lion de l’émotion, en transmutant son énergie féroce en illumination, consiste à ressentir cette émotion et à la laisser être, sans la juger bonne ou mauvaise. Fuir un animal féroce ou tenter de contrecarrer son énergie ne fait que provoquer une attaque plus violente. Nous devons apprendre à nous ouvrir directement à l’énergie des émotions et à faire un avec elle comme l’indique Chogyam Trungpa : « Quand nous sommes capables de faire totalement un avec une irritation ou de sentir la qualité abstraite de cette irritation telle quelle est, alors l’irritation n’a personne à irriter. Cela devient une sorte de pratique de judo. » Bien que les émotions semblent nous tenir sous leur emprise, dès que nous commençons à leur faire face directement, nous ne trouvons rien d’aussi solide ni d’aussi fixe que les jugements ou les histoires que nous forgeons à leur propos. Dans leur état brut, les émotions ne sont que des expressions de notre propre énergie. Ce sont seulement nos réactions à leur encontre et les scénarios que nous élaborons à partir d’elles (« Ma colère est justifiée parce que … », « Ma tristesse est mauvaise parce que… ») qui rendent leur présence énergétique massive et lourde.

Au lieu d’essayer de contrôler les émotions, de nous juger à cause d’elles ou de réagir contre elles, nous pouvons apprendre à les expérimenter dans leur immédiateté, comme une présence vivante. Trungpa décrit plusieurs aspects de ce processus :

Il y a plusieurs phases pour se relier aux émotions : voir, écouter, sentir, toucher et transmuter. En ce qui concerne voir les émotions, il s’agit d’avoir globalement conscience que les émotions ont leur propre espace, leur propre développement. Nous les acceptons comme faisant partie du schéma de l’esprit, sans nous poser de question. Les écouter ensuite implique de faire l’expérience de la pulsation d’une telle énergie, de l’afflux d’énergie au moment où elle vient vers vous. Sentir consiste à apprécier l’énergie comme étant quelque chose d’exploitable. Toucher, c’est la sensation très terre à terre de tout cela, le fait que vous pouvez toucher l’émotion et entrer en relation avec elle, que vos émotions ne sont pas particulièrement destructrices ni folles, mais juste une vague d’énergie, quelle que soit la forme qu’elles prennent.

L’ego étant la tendance à nous cramponner à nous-mêmes et à contrôler notre expérience, sentir nos émotions directement et laisser couler librement leur énergie est donc une menace pour toute sa structure de contrôle. Quand nous nous ouvrons à la texture et à la qualité réelles d’un ressenti, au lieu d’essayer de le contrôler ou de le juger, « Je » – l’activité qui tente de maintenir notre cohésion – commence à se dissoudre dans « cela » – la vitalité plus vaste, présente dans le ressenti. Si je m’ouvre totalement à mon chagrin, il est possible qu’il s’intensifie pendant quelque temps et je risque d’en ressentir toute la peine. Pourtant, le fait de m’ouvrir sans histoire à cette douleur me donne également le sentiment d’être plus vivant. A mesure que je me tourne vers mes démons, ils se révèlent être la véritable énergie de vie qui est la mienne.

Les émotions sont, pour ainsi dire, le sang versé par l’égo – elles commencent à couler à chaque fois que nous sommes touchés, à chaque fois que la carapace de défense autour du cœur est percée. Essayer de les contrôler et une tentative pour empêcher cette carapace de se briser. D’un autre côté, laisser saigner l’égo ouvre le cœur. Nous nous redécouvrons alors comme des êtres vivants exposés au monde, interconnectés avec tous les autres êtres. Abandonner les jugements et les scénarios et sentir cette qualité nue d’être en vie nous éveille et nourrit notre compassion vis-à-vis de nous-mêmes et des autres.